Dimanche 10 février 2008
FLORILEGE D'UNE ÂME


" Petite Lulla, ma petite Fleur...Non...Ne pleure pas.
Petite chérie, aux pétales clos.
Sous mes doigts mentors, je veux sentir ton petit corps grandir, effleurer tes perles qui me troublent tant.
Petite Fleur...Non...Ne pleure pas.
Papa t'aime comme çà, papa est comme çà !
Ne me cache  pas ce que je veux tant chez toi : Ton corps innocent, dont je suis l'assidu pêcheur.
Tu ne diras rien, n'est-ce-pas ? Tu ne diras rien à Maman.
Papa est comme çà, Papa t'aime comme çà."



- "Lulla ? Lulla ? Lulla, ca va ?"
- "Oh...Ah...C'est toi maman. Excuse-moi, j'étais plongée dans mes pensées."
- "Es-tu certaine d'aller bien ? Tu es très pâle ma chérie. Allé, viens, on va prendre une boisson chaude à la cafétéria."

Les deux femmes, empruntèrent le long couloir blanc, du service des soins intensifs, du CHRU de Lille.
Voilà trois jours, qu'elles veillaient au chevet de Francis Edmont-Dancourt, leur père et mari.
Ancien avocat au barreau de Lille, il avait subit une fulgurante attaque cérébrale qui l'avait plongé dans un état comateux.
Trois jours, sans dormir et à veiller la moindre étincelle d'amélioration. Elles étaient épuisées, mais restaient néanmoins fortes et confiantes. Pas pour les mêmes raisons, cependant :
Agnès, la mère était un petit bout de femme active, à la cinquantaine pimpante ; Elle ne pouvait concevoir de perdre l'homme qu'elle aimait tant et qui remplissait si lourdement sa vie. De petite taille, elle affichait encore, malgré les années entassées et la fatigue, les restes de beaux traits de jeunesse. Elle était belle.
Refusant de perdre espoir, elle croyait dur comme fer que Francis, d'un moment à l'autre, se réveillerait et l'appellerait comme à l'accoutumé.

"Il ne peut pas mourir.Comment ferais-je ? Je ne serais plus rien...Francis...Francis...Ne me laisse pas.Tu es mon mentor..Tu ne peux pas m'abandonner."

Pour Lulla c'était une autre histoire.

"Petite chérie, aux pétales clos. Ma petite fleur...Ne pleure pas. Papa est comme çà, papa t'aime comme çà."
"Tais-toi, papa. Tais-toi !"

Ces mots ! Ces mots !
La jeune femme, espérait en effet, que son père reprenne conscience, non par amour, mais pour enfin l'affronter.Par n'importe quel moyen. Elle voulait le combattre, et non qu'il s'en aille comme un héros qu'il n'était plus pour elle. Un dictateur. Un violeur. Pas un héros.
Il lui avait fallu cinq ans de thérapie pour comprendre tout cela et effacer la culpabilité latente qui la rongeait. Elle n'était plus disponible..pr lui...elle voulait le regarder comme un violeur, et non comme un roi qui exercait un droit naturel honteux sur ses deux femmes. L'accident avait précipité les choses : Tant mieux. Voilà sept ans qu'elle avait fui, honteuse. Elle revenait pour compléter le puzzle de sa survie. Rompre le silence...La pire blessure de l'âme.
Assise, là, en face de sa mère, elle ne pouvait envisager de lui dire la vérité.

"Elle est si fragile quand papa n'est pas là...Cà a toujours été comme çà...Elle l'a toujours suivi aveuglement, où qu'il aille , et le ferait toujours...même vers l'enfer...Maman..Maman.. Pourquoi n'as tu rien vu..Rien compris..."
"Elle en mourrait"


- "Maman..."
- " Oui , ma chérie ? "
- " Je...Tu....Tu vas bien ? Avec tout cela, on n'a pas eu le temps de se parler...
- " De refaire connaissance..aussi..."
- " Oui...dans un sens."
- " Je ne t'en veux pas Lulla, je ne t'en ai jamais voulu, tu as toujours été differente, curieuse.;Mais si calme et mélancolique. alors le jour où tu nous a annoncé ton départ à ton père et à moi...Je me suis résignée. Mais je savais que tu reviendrais. Alors ne t'inquiète pas.Je ne t'en veux pas."
- " Maman, tu ne t'ais jamais demandé, pourquoi j'étais partie ? "

 "J'ai fui..Maman..J'ai fui, Papa ! "

- " Oui bien sûr, mais ce n'est pas un secret.. Tu ne t'entendais pas avec ton père...Vous vous disputiez constamment..Je me souviens, tu sais. Il était dans une colère noire, quand tu as refusé d'intégrer la faculté de droit, et choisi une filière artistique. Tu as fais un choix. Justement ! Petite cachotière ! Jai vu l'article qu'ils t'ont consacré à l'occasion de ton vernissage ! Que d'éloges ! Je suis fière de toi, Lulla !

Voyant l'étonnement sur le visage de sa fille, elle reprit :

- " Et oui, ma chérie...Bien que tu sois loin, je me tiens au courant de ton évolution de peintre... Ton père aussi d'ailleurs....Il a tous les articles qui parlent de toi, dans un tiroir de son bureau.. Il ne l'a jamais avoué..mais il est satisfait de toi."

" Pas vrai.. pas vrai !!"

- " Maman..."
- " Oui ?"
- " ..."
-" Qui a-t-il, chérie ? Tu as des problèmes ? Que veux-tu me dire ? "

Elle lui pris la main.

- " C'est papa.."
- " Oh...Oui.. ma chérie... Je comprend. L'avoir vu comme cela, inerte..alors que vous êtes partis fâchés..Ca te bouleverse..Ne dis rien...Je comprend, tu sais.
- " Maman...Papa..Papa, m'a fait mal "
- " Oui, je sais..."

"Dis le moi..Dis le moi ! Dis moi ce queje ne veux pas entendre ! "

- " Papa..Maman..Papa m'a..."

- " Madame Edmont-Dancourt ? "

Elles levèrent les yeux, un jeune interne se trouvait à côté d'elle, l'air impatient"

- " Oui ? Qui-a-t-'il ? C'est Francis ? Oh mon dieu ! " s'écria t-elle en se levant et en s'élançant vers la sortie.
- " Attendez Madame ! "
- " Qui a t-il, Docteur ? Je suis sa fille."

" Il est mort.. Il est mort.. non... Non.. Je ne veux pas !"

- Et bien, mademoiselle, Votre père s'est réveillé. On ne peut pas dire si il a gardé la totalité, ou une partie de sa mémoire. Notre équipe est à son chevet. Mais il s'est réveillé, et c'est une tres bonne chose".

" Il s'est réveillé...Il s'est réveillé...Il faut que tu me dises, pourquoi, papa..Pourquoi moi "

- " Mademoiselle ? vous vous sentez bien ?
- " Oui...Je...Je rejoins ma mère. Merci Docteur.

Lulla s''éloigna d'un pas automatique. Elle se refusait à courir, s'efforcant de rester calme, de contrôler ses pas qui voulaient l'emporter très vite vers son père. Sa bouche hurlait, mais elle se pincait les lèvres au sang, ses poings étaient prêts à cogner le visage de Francis, mais elle les fermaient et les tenait serrés contre son corps, aggrippant le tissus de ses vêtements à l'en déchirer. La chambre se rapprochait de plus en plus et son coeur criait de plus en plus fort. Un dernier virage.. Et voilà... La porte était là...212....Elle saisi la poignée, et poussa. Il y avait sa mère, tenant la main du malade qui gémissait doucement. Une infirmière contrôlait les appareils, deux medecins parlaient. Mas Lulla ne les entendait pas...Juste un bourdonnement. Elle se fraya un passage, et se retrouva très vite près de son père, du côté opposé à sa mère.

- " Me voilà...."

- " Bonjour...Papa."

Le malade, engourdit de sommeil, tourna lentement la tête vers la jeune femme ; son visage resta impassible, aucun sentiment ne se dessina, rien. Le vide.

- " Ma petite fleur...Tu es revenue..."

- "Tu ne me vois même pas... Tu ne me vois même pas ! salaud..salaud !"

La jeune femme, n'en revenait pas ; elle avait espéré que son père manifeste de la surprise, de la nervosité, et même de la peur..oui, la peur qu'on sache... Elle avait tant imaginé cette scène, avec les dialogues, les cris, les coups, la vérité, cette foutue vérité pour laquelle elle a tant bataillé...Mais non...tout était différent.. Il ne réagissait même pas, ne la voyait même pas !

- " Ca n'a pas toujours été comme çà, n'est-ce-pas papa. Combien de fois, j'ai espéré que tu m'oublies, combien de fois, j'ai prié au fond de mon lit, pour que tu ne viennes pas sous mes draps."

Ce fut la mère qui brisa le silence triangulaire :

- " Francis, mon chéri... Regarde, c'est Lulla, ta Lulla. Regarde, elle est revenue. Tu l'as reconnait ? Regarde c'est ta petite fleur."

- " J'ai l'impression de la livrer...."

Francis gémit, mais Lulla ne put entendre ses paroles. Il fit signe à sa femme de s'approcher plus près et lui parla longuement à l'oreille. Il ferma les yeux, pour faire comprendre qu'il voulait se reposer.
Lulla était désespérée, figée, ébahie, écorchée. L'attitude de son père, lui était intolérable, injurieuse. Elle n'avait pas prévu ce comportement dans ses phantasmes les plus noirs. Anéantie, elle sortit de la chambre, à tâtons, sans vraiment savoir où elle se rendait. Sa mère la rattrapa.

- " Lulla ! Lulla ! Attend ! "
- " Maman..."  
- " Lulla, ne lui en veux pas. Il est sous le choc, c'est tout. Ne t'inquiète pas, ma chérie. Dans quelques jours çà ira, tu verras."

- " Viens ma Lulla.. Viens.. là..... Tu ne diras pas à maman, hein.. Ca la tuerais tu sais."

- " Maman, tu..."  
- " Allé Lulla, demain ca ira mieux, et puis tu sais,ton père a touj..."
-" Ecoute moi ! Ecoute moi ! "

Lulla saisi sa mère par les épaules et la secoua brutalement.

- " La raison pour laquelle je suis partie de la maison, comme une voleuse, c'est parce que papa abusait de moi depuis l'âge de 10 ans ! Tu comprends ? Tu comprends ? Il me violait maman ! Il me vio..."

Un gifle cinglante coupa la jeune femme net dans son élan. Triste scène d'une mère face à la vérité de sa fille. Triste et inavouable vérité.

- " Ca suffit ! Tu entends ? Je t'interdis de parler comme çà de ton père.. Je t'interdis de parler de çà."

- " Maman...non maman...Pas toi..."

- " Je t'ais demandé de te taire , Lulla ! " ajouta Agnès, en saisissant d'une main, le menton de sa fille.

- " Je t'aime...Lulla"

La fille, se perdait dans les yeux de sa mère, comme pour chercher une lueur de compréhension. Rien. Non, ce n'était pas elle. Sa mère était méconnaissable : ce n'était plus la femme timide, réservée et hésitante, mais une autre personne, une autre femme, hostile, violente, fermée. Une reine qui protège..son roi.

- " Je veux que tu t'en ailles. Ce n'est plus indispensable que tu restes. J'expliquerais à ton père que tu as dû rentrer afin de règler un problème à la galerie."

- " Non, maman..."

- " Va t'en..Lulla. Rien ne sert de chercher une vérité déjà usée...Va t'en."

Elle s'éloigna, sans se retourner et regagna la chambre.
Lulla abasourdie, saoulée  de dégoût, resta figée au milieu du couloir blanc. Après un long moment d'absence, elle sortit de la clinique, et regagna en silence son hôtel.

Elle y dormit combien de temps ? Elle l'ignorait. Toujours est-il que la sonnerie du téléphone la tira de son douloureux sommeil.
 - " Allo ? "
Une voix, qui lui semblait familière répondit :

- " Mademoiselle Edmont-Dancourt ? Lulla Edmont-Dancourt ?
- " Oui.."
- " Ici, le Professeur Vanbalinghem, je m'occupe du cas de votre père.Mademoiselle...Il faut que vous veniez à la clinique...Il. il s'est passé quelquechose.."

- " Je ne peux pas... Je retourne à Paris.. ce matin."
- " Je doute que cela soit possible... Mademoiselle... Votre père est mort..."
- " ...Qu...Quoi ? "
- " Votre père est mort dans la nuit.. Mademoiselle je vous en prie.. Votre mère... on doit vous poser des questions. Je vous attends. Mademoiselle ?

- " Oui.. Oui... J'arrive..J'arrive, docteur."

Elle changea rapidement de vêtements, et attendit un taxi devant l'hôtel. Elle ne pensait pas. Elle s'interdisait à le faire.
Vingt minutes après, elle pénétra dans le service. Chambre... 212...Personne. A l'accueil, elle demanda à parler au Professeur Vanbalinghem. Il vint en personne.

- " Mademoiselle... Venez...Comme je vous l'ais dit, votre père est mort hier soir. Mais...."
- " Mais ? Qu'est ce qu'il y a docteur ? Où est ma mère ? "
- " Mademoiselle...Votre mère a tué votre père."

Lulla se laissa tomber à terre, incapable de tenir sous le choc de la nouvelle.
Le medecin s'efforça de la maintenir debout.
 - " Soyez forte..."
- " Où est t-elle ? où est t-elle ?! "
- " Venez dans mon bureau, les inspecteurs de police vous y attendent"
- " Non ! Où est ma mère ? Je veux voir ma mère ! Maman ! Maman ! "

Le medecin, essaya de calmer la jeune femme, mais n'y parvint pas. Impossible de calmer une enfant, enfermée dans le corps d'une adulte blessée. Impossible. Les cris de Lulla ressemblaient aux cris d'une petite fille qui appelaient à l'aide sa mère...Mais elle appelait à l'aide contre quoi, cette fois-ci ? Contre la vérité...bien sûr... Celle-là même qu'elle voulait rejeter après l'avoir mendié.
Ce que Lulla ignorait encore, et ce que les inspecteurs voulaient lui annoncer, c'est qu'après avoir tué son mari avec une vulgaire paire de ciseaux, Agnès s'était jetée de la fenêtre de la chambre.
Triste vérité, en ce matin blanc... Triste mais nécessaire.

Le roi est mort, la reine l'a suivi. La fille survivrait.

" Petite Lulla, ma petite Fleur...Non...Ne pleure pas.
Petite chérie, aux pétales clos.
Sous mes doigts mentors, je veux sentir ton petit corps grandir, effleurer tes perles qui me troublent tant.
Petite Fleur...Non...Ne pleure pas.
Papa t'aime comme çà, papa est comme çà !
Ne me cache pas ce que je veux tant chez toi : Ton corps innocent, dont je suis l'assidu pêcheur.
Tu ne diras rien, n'est-ce-pas ? Tu ne diras rien à Maman.
Cà la tuerait."

DILEMMA

Par dilemma - Publié dans : nouvelles
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